Pages

SAINT-MAUR et l'Ange


Si j’étais l’aile d’un Ange,
l’aile, duvet caparaçonné,
l’aile tiède ou coupante,
la porte ouverte ou fermée
d’un ciel infernal ou évident,
l’ouverture entrebâillée d’un destin,
la moitié visible de l’invisible,
je chercherais sans cesse l’aile-sœur.

A nous deux,
nantis des apparences,
nous irions en toute certitude
jouer à l’Ange des multitudes.

Saint-Maur "L'Art Vénusien" (1970 inédit)
-------------------------------------------------------------

  L’Abbaye de Quincy
accueille les « Anges » de Saint-Maur (1906-1979)

 le grand tombeau blanc


Les Anges métalliques de SAINT-MAUR sont tirés d’un recueil de dessins intitulé l’Ange. Mais comment sont nés ces dessins dont la fluidité évoque la calligraphie et dont la forme rappelle les caractères chinois ?

SAINT-MAUR connaît bien l’histoire de l’art et il se trouve qu’il a vécu au Maroc et en Chine. Pourtant la genèse de l’Ange procède d’une lente maturation sur 25 ans. En 1971, alors qu’il est cloué sur un lit d’hôpital, il voit les murs de sa chambre s’habiller de lignes d’ombre et des idéogrammes se mettre à danser devant ses yeux. SAINT-MAUR remplit un cahier de dessins dans une nuit de fulgurance.

Pour s’abstraire des conventions propres à l’écriture, SAINT-MAUR élabore un alphabet personnel compréhensible par tous les peuples et pour donner plus d’ampleur à l’Ange, il réalise des sculptures en fer de grande dimension. Ces Anges ont été présentés sur le plan d’eau des Jardins de Drulon en Berry (2001), puis exposés dans le parc du Prieuré de Mayanne dans la Sarthe (2004). Ils furent également figurants pour le ballet de l’Ange, en Avignon et au TEP, avec les danseurs de l’Opéra de Paris.

La série des « Anges » a subi des ans l’irréparable outrage. Pas totalement irréparable, si l’on maîtrise les techniques adaptées, dispose du matériel et… de la place nécessaire. La commune de Cruzy-le-Châtel, dans une démarche culturelle et patrimoniale, a proposé aux ayants droit de SAINT-MAUR d’entrer en contact avec les artistes de la forge-musée Marlin-Veillet.

Ces derniers ayant accepté le challenge, les héritiers de Saint-Maur ont confié les œuvres à la municipalité dans le double but d’en conduire la nécessaire restauration à la forge, puis une fois les Anges ayant retrouvé leur superbe, de les exposer en un lieu idoine, digne et puissant. La forge, l’atelier de menuiserie sont des lieux typiques de l’histoire de l’artisanat français. Ils perpétuent, façons et traditions, justesse du geste, précision du coup d’œil.

Ainsi, c’est à double titre que la forge, grâce aux artisans qui l’animent (avec maîtrise et passion) participe à toutes les manifestations patrimoniales touchant la commune de Cruzy-le-Châtel. Dès les beaux jours, l’endroit s’anime, les projets sont débattus et les restaurations se succèdent avec bonne humeur et compétence.

Pour le lieu, nul n’était plus qualifié que l’abbaye de Quincy, qui, dans son écrin préservé de vallons, allie chaque année la modernité au charme indicible, mais combien captivant, de ses constructions.

     Yann Guyot - texte de présentation pour l’exposition de Quincy (été 2010)

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 Dans le prieuré de Mayanne (Sarthe) 2004

 Dans le prieuré de Mayanne (Sarthe) 2004
Dans le prieuré de Mayanne (Sarthe) 2004

 Les ailes de l’Ange -  prieuré de Mayanne (Sarthe) 2004

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Les  Anges de Saint-Maur



Tout est lumière. La matière la plus dense est lumière. Le noir même est lumière. La science moderne depuis Einstein sait cela, comme l’ont su bien avant elle, par expérience intérieure, tous les grands êtres d’esprit, des sages hindous aux mystiques chrétiens. La densité des formes, le spectre des couleurs, le seuil entre le visible et l’invisible, tout est question de fréquences lumineuses selon une gamme dont la source est la lumière blanche, vibration pure imperceptible aux sens physiques humains. 
Il y a en l’homme, à partir de sa base physique, un appel à s’élever, à toucher des fréquences de plus en plus hautes (jusqu’à l’extase, la joie, la béatitude), à être réabsorbé par la source de lumière, qui serait l’Amour que nous cherchons tous. L’homme est le lieu de cet appel, qu’il en soit conscient ou non. Cet appel est son voyage, un voyage vers son énigme, son joyau.
Avec la conscience vient l’intensité de l’appel, comme une nostalgie irrépressible de l’origine et  de l’avenir. C’est le point d’un seuil où, à l’appel qui monte, répond la première présence invisible qui descend : l’ange, flux de lumière qui guide l’homme au-delà et au-dedans de lui-même. L’ange est pour l’homme un médiateur, un passeur vers la rencontre de son âme.
 Les Anges de Saint-Maur sont le fruit d’une quête intime à l’artiste et sa tentative, pour nous, de faire signe vers l’ange en nous. Ces sculptures, de structure nécessairement imposante et aérienne (puisque l’ange est la première dimension du Ciel qui s’impose à nous, au commencement du retour à soi), ces sculptures sont des " écritures dans l’espace ". C’est-à-dire qu’elles ne sont pas, en tant qu’objets, leur propre but, mais signent et rythment le vide du ciel d’une certaine manière afin de nous conduire à éprouver en nous-mêmes la présence de l’invisible, la coulée d’énergie lumineuse dont nous sommes secrètement tissés. Il faudrait  regarder vraiment ces écritures, ces rythmes, s’en imprégner comme d’une musique, puis fermer les yeux, les laisser soudain s’effacer et suivre en soi, ressentir les sillages d’un silence. Car c’est du silence que naît la véritable vision, la promesse de lumière.
Chaque sculpture, chaque forme montre un visage de l’ange qui, essentiellement, est sans visage. Il y a l’ange qui indique la question, l’appel et le pas de l’homme; l’ange qui esquisse le couple intérieur masculin-féminin en chacun et chacune de nous, couple à partir duquel nous touchons l’unité de l’âme; l’ange aussi qui porte notre tombeau comme le symbole d’une transformation possible, au sein de notre existence même, du corps physique mortel en Corps de Gloire immortel. L’ange de la mort est l’ange de la résurrection. Il dit à l’homme, d’une voix qui ne s’entend que dans le lac du cœur, que sa naissance biologique n’est qu’une porte vers sa véritable naissance, la naissance à la souveraineté de l’âme.
Du point de vue de l’ange, mourir n’est qu’une croyance. Et le voyage de l’homme, s’il consent à se laisser guider, pénétrer par une autre puissance de lumière, est peut-être sans cesse de mourir à cette croyance, par amour de la lumière. Car seul celui qui meurt par amour ressuscitera.


                                                                         Gérard Signoret

                                                                                            Ancien membre du Musée d’Orsay


Pour la publication de ce texte dont l’auteur souhaite qu’elle soit intégrale ou rien, merci de nous soumettre le bon à tirer.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

L'Ange portant son tombeau
 jardin de l'abbaye de Quincy (Yonne) - été 2010

*****************

« D’où sommes-nous venus, quel est l’ancêtre étrange
L’agreste, inconscient et lascif animal
Qui, séparant un jour le bien d’avec le mal,
Fit naître en nous l’angoisse et la pudeur de l’ange. »

(Anna de Noailles cité par Jean Rostand in « L’homme »)

*****************

Les Anges sous la neige à Montgeroult (95) – hiver 2011

Les Anges sous la neige à Montgeroult (95) – hiver 2011

SAINT-MAUR et Jacques GRUSON


J’ai eu la chance de côtoyer Sam à partir du milieu des années 60. Il a été pour moi, et je pense pour tous les jeunes qui l’ont croisé dans ces années-là, un guide artistique précieux. Il avait déjà à cette époque un passé très riche de peintre sculpteur et également de grand voyageur, sans oublier ses écrits poétiques.
Étant voisin, je suis venu très régulièrement sur le bateau parler avec lui ou simplement le regarder travailler. Je me souviens de la mobilité de ses mains courant sur la matière quand il sculptait, de leur vivacité et de leur précision quand il dessinait ; c’était comme un mouvement de danse très beau à observer.
L’esprit sans cesse en éveil, il cherchait à exprimer toujours plus profondément. Un tableau, une sculpture, à peine terminés, le menaient immanquablement vers un autre tableau, une autre sculpture. Ses productions étaient en constante évolution.
Sam avait une qualité rare, sa très grande ouverture vers les autres et particulièrement vers les jeunes en devenir. Lorsque je suis venu timidement lui dire mes premiers textes présentables, il m’a tout de suite dit : - Je me doutais que tu écrivais. Il m’a écouté avec une très grande attention et un très grand respect et par la suite n’a cessé de m’encourager dans toutes mes entreprises.
J’ai un regret, ne pas avoir répondu à son invitation à m’initier à la sculpture.
Je garde de ma rencontre avec Sam le souvenir d’une très belle amitié.

Jacques Gruson
Ableiges - avril 2012

___________________________
___________________________________________

Yann Guyot : « J’ai le souvenir de Jacques récitant ses contes avec ferveur devant un public d’amis ou simplement d’amateurs lors de festivals en plein air. Je ne résiste pas à l’envie de vous en livrer un (accompagné d’un pastel de l’auteur). C’est peut-être le plus emblématique, il m’est cher à plein d’égards et il présente ici l’avantage d’être court » :  



DISCRETION DANS LES AFFAIRES
(extrait des "Contes sauvages")

Trente sept degrés à l’ombre.
Un homme passe,
un homme seul,
un homme seul avec ses trente sept degrés de température.
Trente sept degrés dehors, trente sept degrés dedans,
un homme isothermique en somme ;
une espèce de grosse machine qui ne fournit pas de chaleur,
ni chaleur physique, ni chaleur humaine ; un homme isolé quoi !
isolé thermiquement, isolé socialement ;
un isobonhomme quoi !
un isobonhomme quoi ? un isobonhomme quoi ?
un isobonhomme tout court ;
tout court, tout court, tout court
puisqu’il ne mesure que trente sept centimètres,
un centimètre par degré.
Cet isobonhomme tout court de trente sept centimètres
gagne un centimètre par an,
issu d’une souche de zéro centimètre
il a donc trente sept ans ;
trente sept degrés,
trente sept centimètres,
trente sept ans.
Chaque année, groupée avec son centimètre,
l’isobonhomme tout court reçoit une dent.
Chaque année :
un degré, un centimètre, un an, une dent.
Trente sept degrés,
trente sept centimètres,
trente sept ans,
trente sept dents.
Les ans passent,
l’isobonhomme tout court vieillit,
vieillit par degrés,
il vieillit, il perd ses degrés,
il perd son temps,
il perd ses années,
perdant ses années, il perd ses dents ;
il en perd dix, il en perd vingt, il en perd trente,
il en perd tant et tant qu’il se trouve bientôt
réduit à sa plus simple expression d’être vivant :
un degré, un centimètre, un an, une dent.
C’est alors qu’il décide, incognito,
de déclencher une immense révolution mondiale.

Jacques Gruson

pastel de J.Gruson reproduit dans son recueil "Contes sauvages" édité à compte d'auteur en 1983

Témoignages : Indochine 1940 - 1946

Laqueur à cœur …

De l’Inde où il séjourne en 1939 Saint-Maur se retrouve mobilisé à Hanoï. Il restera plus de cinq années en Indochine dont une quinzaine de mois comme militaire.

Déjà pendant cette période il est en rapport avec des artistes tonkinois et notamment avec des artisans de la laque. Libéré par l’armée, ne pouvant rentrer en France, il s’installe près de Hanoï dans un modeste atelier où il dessine, peint et met au point des techniques personnelles pour la fabrication des laques.

Reprenant d’anciens procédés artisanaux il fabriquera lui-même ses panneaux supports, son papier à dessin, ses toiles à peindre et certaines de ses couleurs. Avec le concours de quelques amis qui s’intéressent à ses recherches, l’atelier des débuts regroupera bientôt une dizaine d’artisans locaux que Saint-Maur formera à ses conceptions esthétiques, il maîtrisera lui-même à la perfection tous les aspects du travail de la laque et en développera au maximum les possibilités artistiques modernes. Entre 1941 et 1945 il produira une centaine de panneaux laqués et paravents tandis qu’une fabrication d’objets décoratifs – vases, pots, plats – marqués d’une originalité qui en assure le succès, lui fournit quelques ressources financières indispensables.

Il peint des toiles de grandes dimensions où l’on retrouve ses théories sur l’Art Mural et transposera la plupart de ses études sur des laques avec le trait caractéristique de son dessin. Il s’intéresse à la lithographie et éditera plusieurs albums (Opéra, Etudes Grises, l’Ange mort) imprimés à la presse à bras sur du papier à la forme de sa fabrication.


A l’exception des toiles et des albums, une partie de cette production a pu être sauvegardée dans des collections privées et aussi grâce à l’intervention de la représentation du Gouvernement Français à Hanoï. En 1948 une exposition de ces œuvres ainsi rapatriées en France a été organisée à Paris au Musée Cernuschi.

Juin 1980


Affiche Expo. Cernuschi (archives Saint-Maur)

¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤


La voie ...

J’ai fait la connaissance de Saint-Maur au cours de la dernière guerre mondiale. J’étais arrivé comme conseiller diplomatique du gouverneur général quelques semaines avant l’attaque japonaise à Pearl Harbour.  Lui, Saint-Maur, s’y trouvait. L’Art n’était pas le principal souci des militaires, des fonctionnaires, des industriels, des hommes d’affaires qui formaient la colonie française. De ce fait Saint-Maur y était un être isolé. Mais sa nature généreuse, enthousiaste et son goût de la recherche artistique n’en étaient en rien affectés. Il dessinait, il peignait, il inventait, il faisait des projets. L’usage de la laque avait été pour lui une découverte.

Souvent, j’allais le voir et nous parlions de ses derniers travaux, qu’il aimait commenter. Son optimisme congénital était, à lui seul, un réconfort. Je ne sais pas trop comment, financièrement, il se tirait d’affaire, mais il ne se plaignait jamais de rien.

Quand survint le coup de force du 9 mars 1945 ma maison de Hanoï fut pillée par les Japonais. Les œuvres de Saint-Maur, données ou acquises, disparurent. Il ne me reste donc aucun témoignage de son activité artistique en Indochine. Demeure le souvenir de l’ami fidèle et désintéressé chez qui le goût de la vie et l’amour de l’art s’entremêlaient, se confondaient.

Claude de Boisanger
Juin 1980

Laque (Collection Dauthy)

¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

Impressions …


Il a fallu peu de temps à Saint-Maur pour forcer le destin et devenir une personnalité de premier plan dans la société franco-annamite de cette époque troublée. Pour l’aider avec efficacité, le soulager des contraintes matérielles, je mis à sa disposition les ateliers de lithographie de l’imprimerie qui lui permirent de « travailler », d’imposer sa présence en réalisant des œuvres graphiques de haute tenue : il sut forcer l’estime des Annamites dont il comprenait les aspirations artistiques ; ainsi, en peu de temps, Saint-Maur fut, dans cette Indochine encore française, le maître incontesté d’une nouvelle école.


J’ai connu plusieurs Saint-Maur : Saint-Maur artiste, Saint-Maur érudit, mais aussi Saint-Maur profondément humain, pénétrant dans tous les milieux sociaux, définitivement adopté par les Annamites, aujourd’hui les Vietnamiens.

La disparition de Saint-Maur est cruelle, mais l’œuvre demeure, marquée par des qualités humaines exceptionnelles, pour les Vietnamiens, Saint-Maur fut un Français à part entière.

Marcel Burgard
6 juillet 1980

¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

Eternité de l’éphémère …


Je l’ai connu en 1942 à Hanoï à l’atelier qu’il avait établi à Yen Phu sur la digue du Fleuve Rouge.

On était par contre en Asie, dans un pays producteur de laque. Graphisme chinois et matière déjà traitée par les artistes vietnamiens : Pham Hau, Nguyen Gia Tri, telles restaient les voies ouvertes. Saint-Maur devait les explorer.

L’idéogramme, signe peu à peu détaché de la réalité, ne pouvait laisser tout d’abord de le fasciner. Allier, combiner, mêler l’abstraction occidentale de la figuration et la ligne symbolique de l’expression asiatique semble le fil conducteur de ses albums et dessins de cette période.

Pour lui, comme l’écrit Henri Michaux, le signe : « présentait une occasion de revenir à la chose, à l’être qui n’a plus qu’à s’y glisser dedans, au passage, expression réellement exprimante. »

Expression semblable dans une matière opaque, dure à maîtriser, exigeant de patient efforts manuels et une longue pratique technique, la laque, n’était pas du tout le signe d’une contradiction. Plutôt d’un dépassement.
Ch. H. Bonfils
Juin 1980

Le père Lotus - laque (coll. Fonde)




Différents états de la matière (série 1)

Même si la ligne semble trouver seule sa voie sur la feuille, il y a toujours un gros travail de préparation comme il y a toujours des traces et des ferments dans le cœur et l’esprit de l’artiste avant la naissance de toute œuvre.

Ici point de thème récurrent au fil de la carrière de l’artiste mais quatre œuvres déclinées de la phase préparatoire (le dessin ou la maquette) à l’œuvre définitive (dans sa forme, sa facture et ses dimensions.)

 
                     

Le remorqueur (dessin : archives Fr.Lavergne – huile : collection Saint-Maur)

     °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°


La mouette (en plâtre, puis en bronze - collection particulière)

************************************************************************


Triptyque mobile aux trois formes pures

<-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <-> <->



L’Ange portant son tombeau

 (maquette en fer plein ; hauteur 26cm) (section carré 30X30 et fer déployé ; hauteur 2m60)




Gaston Diehl


           
Animateur et Créateur

Homme de foi dans l’art et dans sa vocation, homme de courage affrontant difficultés ou écueils qui ne lui ont pas manqué, homme de communication soucieux d’approfondir les relations humaines, les moyens de transmission, les possibilités d’expression, tel m’est apparu Saint-Maur. Un passionné avide d’efforts désintéressés, un rêveur généreux, un infatigable chercheur que ni les multiples périples de son existence, ni l’indifférence générale à la cause artistique, ni l’usure des ans n’étaient parvenus à vaincre. Rien jamais ne le détourna de ce message qu’il voulait faire passer à travers son action ou son œuvre puisque pour lui, tout était lié de manière indissoluble.


Le Son (étude) peinture murale d'extérieur (1938)


Déjà dans les années où je le connus, il avait misé sur l’espérance alors que se précisait à l’horizon les maléfiques menaces du nazisme. Ce salon de « L’Art Mural » qui lui devait tout et auquel il avait consacré tant de dévouement au cours de ses présentations successives à Paris (en juin 1935, 64 bis rue de La Boétie ; en avril 1936, 12 rue de Navarin ; en juin 1938, place de l’Opéra dans les locaux de l’Echo de Paris) avait eu de considérables et bénéfiques répercussions. Non seulement il avait réveillé et stimulé la confiance parmi les nouvelles générations, mais aussi suscité l’intérêt des pouvoirs publics. L’éclatante démonstration réunissant ainés célèbres et jeunes inconnus avait en effet conduit l’Etat, à l’investigation même de Saint-Maur, à promulguer bientôt la loi du 1%, à réserver une place à l’art monumental lors de l’exposition universelle de 1937 et surtout à permettre à Huysmans de lancer son programme de commandes murales en faveur de la jeunesse dont les premières réalisations seront exposées en mars 1938 à l’Ecole des Beaux-Arts. Les problèmes posés sont également l’objet de discussion au sein de l’A.E.A.R. (Association des Artistes et Ecrivains Révolutionnaires) qui regroupe de nombreux représentants des générations récentes. Moi-même,  j’applaudis à ce bilan imposant dans les colonnes de « Marianne ». Cependant notre ami, sans songer à tirer profit de ces beaux résultats, s’est évadé vers l’Extrême Orient où la guerre le retiendra longtemps.


peinture murale SAINT-MAUR (37-38)

A son retour nous nous revoyons à partir de 1947 lorsqu’il participe durant quelques temps au Salon de Mai. C’est un être assagi, mais toujours enthousiaste, surtout enrichi, par son expérience, ses contacts humains, les véritables échanges opérés à Hanoï et dont il fait une splendide démonstration dans son exposition de 1949 au Musée Cernuschi où abondent les laques et calligraphies. Il a acquis là-bas une somme de connaissances techniques qu’il entend, comme d’habitude répandre et partager entre tous.

Une brèche était ouverte par laquelle l’Art descendait dans la rue.

Mes fonctions m’ayant éloigné à l’étranger durant seize ans, je ne le trouve donc ensuite que tardivement, plein d’allant et de projets ainsi qu’aux plus beaux jours d’autrefois. Deux préoccupations majeures se sont développées et l’accaparent presque exclusivement : la sculpture d’une part, la recherche et l’utilisation de nouveaux matériaux d’autre part. Il ira jusqu’aux Etats-Unis et au Mexique présenter ses multiples inventions, persuadé qu’elles y recevraient un meilleur accueil … mais il se heurtera à l’inertie des idées reçues, qui, dans ce domaine comme tant d’autres …
Craquelé (collection particulière)
Ce que je retiendrai surtout dans cette période, hélas ultime, c’est le degré atteint dans son désir de dépouillement et de symbolisme des formes. Hanté depuis longtemps par le sens secret du signe, la vertu de la pureté, mais soucieux de respecter le brutal jaillissement de l’intuition, il a extrait du polyester coloré dans la masse de subtils effets lui servant à irradier au mieux les volumes élémentaires, simplifiés avec rudesse et souvent percés de mystérieuses ouvertures dont il jouait avec une indéniable maîtrise, comme en témoigne encore éloquemment son dernier œuvre.

Gaston Diehl
Juin 1980

Max-Pol Fouchet

Propos sur Saint-Maur (extraits de ARTS VUS)



« L’usage de matières neuves, encore vierges, constitue l’une des aventures de l’art contemporain. De cette aventure, Saint-Maur fut le pionnier, résultats de quarante ans de travaux et de recherches, en apportent la preuve.

Vingt ans que Saint-Maur travaille les polyesters. Mais à partir de ces matières, il a créé un matériau, le Polybéton, qui lui est propre. Il s’en sert comme d’une terre à modeler, ce qui lui permet de donner à ses tableaux un aspect voisin du bas-relief.

L’usage, l’invention de substances non tradition-nelles seraient en eux-mêmes insatisfaits ou ne relèveraient du domaine des trouvailles, des « gadgets », comme on dit à présent, si n’intervenait le plasticien. La plus riche couleur ne fait pas un tableau, pas plus que la meilleure argile un beau vase : il y faut un vrai peintre, un potier sûr. Or, Saint-Maur est un homme de la forme et des volumes.

La barque rouge -1956 (Polyester)

Certes, la matière captive le regard par ses craquements, sa profondeur opaque, et nous recevons d’elle la couleur. C’est néanmoins des formes et des volumes, que naît poétiquement l’image.

Tête Christine (Polybéton noir)

Les Têtes, où les traits sont à peine suggérés, se résorbent en volumes purs, pénétrés de lueurs mystérieuses dans la matière tels des galets modelés par les eaux, ou plutôt par le temps, auquel nous pensons ici. Le même goût des formes sert l’imagination d’un surréel, cette fois, lorsque se dessinent devant nous les figures du Bestiaire. Aussi bien, faudrait-il parler du graphisme de Saint-Maur, de son écriture… »


 Le Squale (Polybéton)

L’art de Saint-Maur, épris de techniques neuves, se présente enfin comme un langage stylistique. Certaines formes ne s’y manifestent pas comme des symboles littéraires, mais comme des signes accordés à un sens déterminé. Ainsi le rond, le carré ou le rectangle, le triangle correspondent-ils respectivement, le premier à la sensibilité et la sensualité, les seconds à la statique et à la permanence, le troisième à la dynamique et l’énergie. Leur association est celle du sein, de la base, du geste. Celle aussi de la création, de la méditation, de l’action.


Trois formes en relais
(Polybéton et fil de fer sur panneau)

L’œuvre de Saint-Maur tend à une expression totalisante de l’homme et de son univers, l’un dans son aventure inventive, l’autre dans sa pérennité substantielle, celui-ci donateur de la matière première, que celui-là transforme ou réinvente. »

Max-Pol FOUCHET

1974



Jean-Marc Campagne


Extrait du Petit journal de l’exposition Saint-Maur
Musée Vivenel de Compiègne (9 août – 22 août 1980)

Quai Baudelaire

Sam, c’était davantage qu’un ami de jeunesse ; c’était un ami-copain avec qui nous partagions dans la joie, fougueusement, nos espoirs, nos confidences et nos délires.

La roulotte (huile sur toile) - c) YG

Lui, vers 1930, avait amarré son « Boucanier » dans l’île Saint-Louis, quai d’Anjou, sous les fenêtres de l’Hôtel Lauzun. C’était sa période « fauve » (qu’atteste l’un des plus rudes portraits que l’on ait fait de moi) et l’époque de ses premiers contacts avec le Paris des arts.

Moi, jeune journaliste à l’Agence Havas (actuellement A.F.P.), je partageais, dans Beaux-Arts de Wildenstein, une rubrique avec le cher André Salmon, qui patronnait mes débuts récents dans la critique.

Étincelles ! Les soirées arrosées de vin blanc sur la péniche du quai d’Anjou (on le nommait le quai Baudelaire) étaient inexprimables ! Plusieurs groupes de jeunes, ivres d’exister, y confrontaient leurs rêves et leurs élans qui prolongeaient nos nuits, souvent, jusqu’aux lendemains blêmes. On refaisait le monde … Ensemble nous eûmes un grand projet.

Il se réalisa en juin 1935, rue La Boétie, dans un vaste local dont Robert Delaunay avait décoré l’entrée. Le premier Salon d’Art Mural ouvrait ses portes sur une exposition d’une ampleur jamais atteinte à Paris. Eugenio d’Ors, son président, en définissait l’esprit en guise de manifeste dans le journal-catalogue ou voisinaient, entre autres, les signatures d’Ozenfant, de Gleizes, de Mario Tozzi, puis celles de Jean Cassou, Courthion, Fiérens, Pierre Vago (pour l’architecture), Vantongerloo (pour le groupe Abstraction Création), Saint-Maur (sur les pionniers de l’Art Mural) et moi-même (rédacteur en chef !), qui assurais un large compte-rendu de ce premier Salon.

Le Son
(étude pour mural extérieur) - c) DR

La résonnance de cet évènement fut assez extraordinaire, surtout dans les milieux d’avant-garde. Il est vrai que s’y produisaient notamment Jacques Villon, Léger, Kandinsky, Bissière, Prampolini, Reth, Lhôte, Léonor Fini, Gandouin (une révélation d’alors), le musicaliste Valensi, Séligmann, Kolos Vari, sans parler des tapisseries de Dufy, de Lurçat, de Gromaire, des vitraux de Gruber. Puis des jeunes. J’en passe.

Nous avions réussi, en outre, à grouper un fastueux comité d’honneur où les noms de Malraux, Severini, Bonnard, Signac et Derain se rencontraient avec ceux de Laurens, Zadkine, Despiau, Jean Carlu, Chagall, etc… J’allais oublier le délicieux Max Jacob, à qui j’avais pu « extorquer » un poème de circonstance. Ces prouesses, ce feu d’artifice furent brusquement éclipsés par les feux de la seconde guerre mondiale. Une vingtaine d’années passèrent…


Cosmique (polybéton) - circa 1959
                                  
Saint-Maur retrouvé, me parut inchangé. Son œil vif et rapide, la jeunesse irradiante de son esprit rendaient anachroniques son pavillon de cheveux blancs.

C’était un grand peintre architectural et un sculpteur de nuées sachant équilibrer l’immatérialité des formes avec la matérialité de l’espace. Sa redécouverte, son actualité novatrice sont inscrites dans les astres…

Jean-Marc Campagne
Juillet 1980