Pages

Les Disciplines Graphiques (1940-1966) - Saint-Maur


100 dessins au pastel sec « carré Canson » sur papier Japon, séparés par des feuillets calques



------------------------------------------------------------------------------------

L’avant propos de Saint-Maur, suivi de quelques extraits de ce livre aussi précieux que fragile :


« Voici quelques propositions de résolution graphique de notre univers, quelques signes apportant par leur architecture, leur poésie, leurs combinaisons attendues ou non, une solution autre à la question abstraite par excellence, la question métaphysique.
La tête plus haute que la main qui cependant dessine (assez libre)

La courbe, sensible, céleste
La droite, solide, terrestre
La brisée, anarchique, énergétique


Parfois la main trouve ...

... ce que la tête ignore encore.
Là, nous découvrons ensemble le nouveau venu qui nous ouvrira de nouvelles portes, ou vivra seul sa vie, ou choisira en nous, sa mort.

Ces nouvelles écritures nées en Chine en 1940 sont relatives non pas qu’elles relatent des formes mais sont en relation avec le fond.
Voici la nature dans ses causes et non dans ses effets.

La peur d’être pose le problème de l’éternité, à travers la mort. Cet art est véhicule de passage ; je le voudrais multiplace. Ces signes peuvent être des exercices de préhension de ce qui nous conditionne, soit des cris de défoulement, des mots d’angoisse.
Fais le vide et la mort passe au travers.
L’immortalité règne au cœur du vide en toi. »













































































****************************************************************


Dans une volonté de mise en lumière (et pour une future édition) de ce grand cahier de dessins, j’ai réalisé un petit coffret en carton et papier bistre avec l’avant propos de Saint-Maur et quelques photos de ses dessins.





J’y ai inséré une introduction personnelle que voici :

"Les Disciples Graphiques sont un manifeste pour une reconnaissance sans contrainte du dessin, sans imagerie, loin de tout académisme.


Depuis longtemps dissimulés dans la chair et le cœur de Saint-Maur, nés en Chine, et après avoir bénéficié d’une maturation de 25 ans, ces dessins naquirent d’une fulgurance.


Ce manuscrit, fruit du travail de Saint-Maur sur le trait, où l’urgence du propos est à fleur, l’expression décisive et l’exécution instantanée, est en quelque sorte un incunable,
en ce sens qu’il retrouve et retrace les origines du graphisme, le gué entre le verbe et le trait, via l’idéogramme et l’écriture.

La culture rejoint la nature. Le trait rappelle la trace. Le trait pur, ici s’aventure dans des traces immémoriales. L’équilibre et l’harmonie sont des relais, des reposoirs transhistoriques. Souple et organisé, comme l’arrangement des molécules, le trait s’inscrit et nous raconte…le mouvement des hommes et des âmes.

A la lecture des Disciplines Graphiques, on se sent en présence d’un témoignage rare et dense, servi avec grâce par la main d’un poète constructeur."


Y.GUYOT

SAINT-MAUR et les années 50


Texte de présentation des toiles de SAINT-MAUR (période 1946-1952)
Vernissage au prieuré de MAYANNE le 23 juillet 2006








Rapatrié sanitaire depuis l’Extrême Orient, où son atelier avait été saccagé par les forces japonaises, Saint-Maur retrouve Paris et le fruit de son travail anéanti, cette fois par l’armée d’occupation allemande. Alors que des chantiers de reconstruction sont à entreprendre tous azimuts, les peintres ne sont pas en reste. Il faut reconstruire sur les ruines de l’égarement, de la discorde, de la haine. Saint-Maur, fondateur et toujours président de l’Association de l’Art Mural, relance logiquement son mouvement. Son 4ème Salon, en 1949, au Palais des Papes en Avignon (après ceux de 35, 36 et 38), sera malheureusement le dernier. Il aura laissé beaucoup d’argent et d’énergie dans cette entreprise vouée à donner des murs à décorer aux artistes, partant, des œuvres à voir et à vivre pour les citoyens. N’ayant pas réussi, au-delà d’un beau succès d’estime de ses Salons de l’Art Mural, tant par la qualité des réalisations présentées, que par la notoriété de ses parrains, à sensibiliser les promoteurs à la nécessité d’introduire l’esthétique dans la cité, il passera le flambeau. Grâce à son amitié avec André Malraux, il réussira à faire passer la Loi du 1% en faveur des artistes. 1% du budget de construction de tout bâtiment public est, aujourd’hui encore, alloué à la réalisation d’une œuvre d’art.

1946, son atelier dévasté, Saint-Maur doit repartir à zéro, comme toujours il est dynamique et exigeant, il s’impose des contraintes, ne jamais refaire le même tableau, aller de l’avant. La grisaille, il va l’éclabousser de couleurs, non pas dans un futur publicitaire immédiat, mais pour créer du sens. La parole, par les intonations et la musicalité des mots s’infléchit ou s’enhardit selon les fluctuations de la pensée. L’idéogramme chinois qui désigne l’homme est une silhouette en marche. L’emploi des tons chauds ou froids procure des sentiments différents. Les sons, les formes, les couleurs ont en nous des résonances, ont des symboliques spécifiques. L’alphabet pictural et sculptural de Saint-Maur est nourri de ces évidences, de ces équivalences naturelles. Son vocabulaire est profondément organique. Tout comme l’organisation du système vivant, la construction du tableau est rigoureuse et les proportions respectent le nombre d’or. Saint-Maur développe une écriture personnelle en cherchant la quintessence, la constante de Planck du système vivant, commune à toutes les manifestations de l’homme. Comme un chimiste allant au cœur de l’atome, un alchimiste qui transmute, liquéfie, sublime, il traque les constantes qui nous gouvernent, organise sa toile selon les trois états de l’âme humaine, la méditation, la sensation, l’action. La mythologie, la mort, la science, l’amour, s’interpénètrent dans sa peinture.

Petit à petit il réorganise sa palette, visant à donner au rapport forme-couleur une légitimité qui deviendra de plus en plus présente dans ses toiles :

Les bleus, les verts, statiques, sont dans le plan, en lignes droites, dans une rigueur confucéenne.

Les rouges, roses, violets, tout en courbures, sensibilité, sensualité, souplesse de Lao-Tseu.

Les jaunes, les oranges, énergiques, en lignes brisées d'éclairs, d’étincelles.

Cette vérité des formes et des couleurs, développée par Saint-Maur, est tout sauf intellectuelle ou égocentrique, elle est bien plutôt humaniste et universelle. « L’apparente rigueur du discours est tempérée par la vivante souplesse avec laquelle il traite sa discipline » : ceci pour reprendre Léon Degand, dans la plaquette de l’exposition personnelle de Saint-Maur à la galerie Roux-Hentschel à Paris en mai 1947.

Riche de son immersion dans l’univers hindou, annamite, chinois, où la culture artistique est un moyen, jamais une fin, Saint-Maur pense la toile comme un lieu de passage, un espace de dialogue, l’artiste un conteur, un griot, un passeur. Or Saint-Maur conçoit le passeur, vivant sur son bateau. Regrettant ses ateliers d’avant-guerre sur des péniches, son atelier de laque à Hanoï, sur la digue de Yen Phu, il renflouera près d'Amsterdam un chasseur de sous-marins, qu’il nommera le Tao, illustrant cette adéquation entre son lieu de vie et son œuvre.

Durant ces quelques années, de son retour en 1946 jusqu’à 1950, Saint-Maur aura été très actif et sa production foisonnante. Cette exposition, modestement, en est une sorte de rétroprojecteur. En effet certaines des toiles présentées ici n’ont pas été exposées depuis. Ce n’est pas sans émotion que nous vous les proposons ici sur les parois médiévales d'une salle aux proportions elles-mêmes respectueuses des lois mathématiques et mystiques, qui font le patrimoine de l’humanité et la source des grandes œuvres.










Yann Guyot, fils de l’artiste







************************************************************************




Le Rivage des Syrtes ou l’hommage à Julien Gracq (huile sur toile – 1951)
______________________________________________________________________







Laure noire et théorie colorée (huile sur toile – 1947) ______________________________________________________________________





Le mythe (huile sur toile – 1948)
______________________________________________________________________




Les monstres (huile sur toile – 1947)
______________________________________________________________________



Guittou à la lampe (huile sur toile – 1948)
______________________________________________________________________






N.C.V. (huile sur toile – 1947)
______________________________________________________________________



Erotique (huile sur toile – 1947)
______________________________________________________________________






La chute (huile sur toile – 1950)
______________________________________________________________________







Toupie bleue (huile sur toile – 1947)

(Cette toile a été reproduite pour l’affiche de l’exposition de Mayanne)



*** *** *** ***





toutes photographies : c) Yann GUYOT (dr)






SAINT-MAUR et la Transparence


Dialogue avec la transparence

L’œuvre de SAINT-MAUR est équilibrée, monumentale, jamais massive.
                                        Ses sculptures sont légères, aériennes, le dessin respire.

Reflet de l’atelier depuis le plat-bord de la péniche Polybéton à Louveciennes
(la passerelle et les orties - un autre horizon : la berge !)
__________________________________________________________________


Autour de l’œuvre, une présence, celle de SAINT-MAUR, qui anime les lieux.
__________________________________________________________________

Pluton – (Polybéton/résine polyester…feuille)

Petite figure qui passe en courant (Polybéton bronze sur structure fil de fer/ grillage), ici noyée dans un étal de résine jade juste catalysée. Une brise, une feuille, en filigrane s’englue. L’ensemble se fige pour l’éternité.
___________________________________________________________________


Ecritoire en Polybéton avec ses deux plateaux en résine (hauteur 2m)

Le grand écritoire se découpe sur le ciel avec ses deux rectangles de résine aux couleurs de la mer attendant les réflexions du passant. Ne manque que la feuille de papier japon pour recueillir les aphorismes du penseur debout.
_____________________________________________________________________________________________

Dialogue d’amour – Polybéton jade ciré (piétement métal-35X50) Collection particulière

Ce petit panneau ajouré très stylisé et monumental évoque irrésistiblement la laque et les paravents chinois. Aucun hasard là dedans : SAINT-MAUR a passé six ans en Indochine et a dirigé une petite laquerie à Yen-Phu, dans les faubourgs d’Hanoï, entre 1941 et 1945.
___________________________________________________________________



La Vénus – Polybéton bronze. (H35)

La femme respire, au-dedans, au dehors. C’est le vide utilisé et l’air ambiant, le ciel et les grands espaces de liberté traversent l’âme, le cœur et la matrice. Cette porosité à l’environnement est un échange équilibré, la sculpture un cœur qui bat. SAINT-MAUR propose une vénus éternelle avec un matériau moderne.
          ___________________________________________________________________


Théorie des trois formes en volume – les trois éléments sont mobiles et tournants

Dans la rotonde, sur le pont arrière de la péniche, son dernier atelier amarré à Louveciennes, SAINT-MAUR a disposé cette petite sculpture mobile. Le grand rectangle vertical du milieu tourne sur lui-même comme un panneau de satellite. Les deux planètes de la sensualité (rondeur) et de l’énergie (triangulation), tournent sur elles-mêmes et révolutionnent autour du quadrilatère central. Derrière la baie en plexi constellée de gouttes de pluie, la Seine charrie ses eaux brouillonnes.
         ___________________________________________________________________

Théorie colorée 1955 (vitrail résine polyester détouré au Polybéton -H50cm)

Le sigle manifeste de la trilogie de SAINT-MAUR. Petit personnage féminin à la tête rouge (rond sensible), au torse losange ultramarin (carré rassurant), aux jambes jaune zapon (triangle dynamique).
         __________________________________________________________________

 Ecriture d’espace 1957 (Polybéton -H50cm)

Le trait d’espace et d’eau, tracé au polyester sur le fil du fer, à même le vide, s’est catalysé, gardant sa forme pure.
              __________________________________________________________________

                                        Vénus annamite - circa 1950 - Polyester (35 cm)
SAINT-MAUR a coloré sa résine dans la masse, elle coule sirupeuse à l’intérieur du moule ciré. Le moule a été fabriqué par lui en plâtre renforcé. A la catalyse la matière pousse, prisonnière elle craquèle naturellement. Au démoulage c’est la surprise, ou des osselets ou une belle tête qu’il reste à polir patiemment dans l’eau.

SAINT-MAUR et la tapisserie.


Toujours désireux que son dessin explore et s’exprime sur des supports multiples, il va aborder le champ de la tapisserie. Ayant toujours eu beaucoup de respect pour les métiers manuels et les artisans, il va très naturellement leur confier ses cartons.



SAINT-MAUR - Tapisserie en laine « l’Ange » (pièce unique)


SAINT-MAUR se souvient que lorsqu’il avait son atelier au 8 de l’avenue du Maine, il y avait dans la cour un artisan fourreur, un dénommé Kaplan. Il reprend contact avec cet homme pour lui confier la réalisation d’une tapisserie en fourrure.



SAINT-MAUR - Tapisserie en fourrure (pièce unique)


"Je me souviens qu’étant enfant j’étais très fier de montrer cette extraordinaire tenture à mes copains, d’éveiller leur imaginaire à l’évocation du poil de chimpanzé…" (souvenir de Yannick)

_________________________________________________________________________________



SAINT-MAUR a exploré ce champ avec envie mais s’en est aussi vite détourné car la lenteur du processus ne lui convenait pas. Il a cinquante ans, il est pressé, les idées se bousculent, le passage de l’idée à la réalisation doit être rapide. Pourtant au Tonkin il avait patiemment travaillé le laque avec les annamites (tout en continuant à peindre dans le même temps.) Mais à son retour à Paris, il découvre les polyesters, leur extraordinaire rapidité de mise en œuvre avec toujours la possibilité de revenir sur la pièce pour la retravailler. Ce que la majorité des matériaux traditionnels ne permet pas. Après quelques tentatives avec chacun de ces medium, il passe à autre chose.


*** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** *** ***


Une autre technique traditionnelle rapportée d’Asie va alors l’occuper, le kakemono. A l’heure du poster en série, SAINT-MAUR se lance dans la réalisation de ses propres posters sur Clennil (textile non-tissé). Il prépare de grands dessins, au large trait, directement sur de grandes feuilles de carton, au début, ensuite les feuilles de caoutchouc, plus résistantes aux mouillages successifs, remplaceront avantageusement le carton. Puis il découpe ses pochoirs et effectue les encrages, par projection ou au rouleau. Quelquefois il revient sur le dessin pour ajouter des éléments au pinceau. Les « posters » sont présentés sous la forme du kakemono : les bords supérieurs et inférieurs sont ourlés pour y passer une fine baguette, permettant ainsi d’accrocher et de raidir le dessin.


SAINT-MAUR – Kakemono sur Clennil (pochoir)


SAINT-MAUR – Kakemono sur Clennil (sérigraphie)


SAINT-MAUR et Christine de La TOUR

Christine de La TOUR
(08 Oct.1935 Dinan – 11 fév.1966 Paris)



A l'été 1956, Christine a 20 ans. Issue d’une vieille famille de l’aristocratie armoricaine, Christine est la fille du Commandant Bon de La Tour et de Cécile de Kersaintgilly. Alors qu’elle séjourne à Londres pour un voyage culturel et linguistique, elle rencontre à l’occasion d’une exposition d’art contemporain Lady Norton, collectionneuse et mécène reconnue. Les deux femmes évoquent la scène artistique parisienne. La jeune bretonne est vivement intéressée par le récit fait par son aînée d’un certain artiste qui réalise des têtes translucides en polyester. Ce monsieur SAINT-MAUR aurait son atelier sur un bateau amarré le long de la Seine et son travail avec les matières plastiques, au rendu à la fois minéral dans son aspect de pierres semi précieuses mais aussi organique et chaud, serait futuriste et fascinant.

Christine retraverse le Channel, bien décidée à rencontrer cet artiste étonnant. C’est rapidement chose faite. SAINT-MAUR est un homme d’échanges et la porte de sa péniche-atelier est toujours ouverte. Une affinité s'instaure rapidement entre eux. Très vite Christine pose comme modèle. Ensuite la courbure du temps, celles de la rivière et de la jeune femme, donneront formes et contours, entre autres créations, à un poupin qui deviendra plus tard votre dévoué rédacteur.

Christine et Sam en 1957 à Bougival)
c) DR – (Archives SAINT-MAUR)


Dessin de Christine par SAINT-MAUR (Avril 1957).
(Archives SAINT-MAUR)

Christine pose à côté de sa tête en résine craquelée.
(photo prise sur le pont du Litchi en 1957 à Bougival)
c) DR – (Archives SAINT-MAUR)



Tête de Christine en polyester craquelé (1957).
c) Yann Guyot – (Archives SAINT-MAUR)
_____________________________________________________________________________

En pleine nuit, alors que Christine est seule à bord, leur vieille péniche refuse de résister plus longtemps et lentement s’enfonce dans la rivière. Son jeune frère Gilles, mon oncle, se souvient avoir dû effectuer moult plongées en plein hiver dans l’eau boueuse et glacée pour sauver un maximum de choses.
Sam (SAINT-MAUR) construit le Litchi (Bougival - juin 1959)
c) Ch. de La Tour – (Archives SAINT-MAUR)

Sam, habillé en annamite et qui se souvient des habitations légères et autres sampans du Vietnam, construit à la hâte ce petit bateau de fortune avec des planches sur une base de bidons. Cette embarcation sera prénommée Litchi et sera le fruit, le second ventre pour héberger la grossesse de Christine, qui a été la seconde épouse de SAINT-MAUR
______________________________________________________________________________
 Extraits de la plaquette réalisée pour la manifestation d’art contemporain de Sarlat à l’été 1962
______________________________________________________________________________

Christine de La TOUR est très affectée par la mort brutale de son papa alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille (le lieutenant-colonel de La Tour est mort pour la France le 09 juin 1940). Elle était une personne très sensible, une poétesse auteur d'un long poème : "Ange vert, ange de grève", édité par Bernard Loliée. Christine jouait de la guitare et réalisait des aquarelles, des dessins à l'encre, des tableaux à l'huile et des gravures d'une grande finesse.

Christine de La TOUR (huile sur toile).
Ancienne collection François Lavergne – (Archives Yann GUYOT)

Christine de La TOUR (aquarelle et encre).
(Archives Yann GUYOT)

Christine de La TOUR
c) DR – (Archives SAINT-MAUR)